Le départ au Népal

Le début de mon voyage m’amène à Katmandou pour traverser le Népal à pied d’Est en Ouest en 100 jours et 1700 Km à parcourir. Le point le plus haut est à 6100 m d’altitude (Sherpani Pass dans le massif du Makalu). L’altitude de marche oscille en moyenne entre 2500 m et 5600 m. Le long de ce parcours je croiserai notamment le sommet de l’Everest, du Kanchejunga, du Daulaghiri, du Cho Oyu et du Manaslu.

J’avais prévu de réaliser ce périple au maximum en autonomie et d’alterner le logement en guest house, chez l’habitant, ou sous tente en fonction des possibilités qu’offre le sentier. Un guide m’accompagnant seulement durant les premières semaines de la traversée, où se trouvent les passages les plus techniques et ponctuellement dans les régions les plus délicates pour l’orientation et la sécurité.

Ci dessous l’itinéraire initialement prévu de ma traversée du Népal :

Katmandou : Préparatifs : Demain c’est banda…

J’arrive à Katmandou dans l’après midi du 31 mars 2015, j’ai quitté mon emploi de chef de projet sur Paris quelques jours plus tôt, et j’ai laissé la veille avec beaucoup de tristesse mon amie sur les quais du terminal 2C de l’aéroport Charles de Gaulle. Je pèse bien 3 tonnes dans mon fauteuil Airbus A320 qui doit me conduire dans un premier temps à New Delhi. A tel point que j’ai peur que la poussée des réacteurs ne soit pas suffisante pour arracher du sol le poids de mes angoisses et de mes peurs face à l’immensité du projet qui m’attend. Dans l’avion l’écran LCD propose une série de films allant du blockbuster américain aux derniers succès Bollywoodiens. Je choisis « La vie rêvée de Walter Mitty », film au titre évocateur dont je me sens directement proche tellement le pas que je fais en avant se rapproche de la réalisation d’un rêve. Le film raconte les errements d’un employé au service négatif du journal Life qui s’imagine être le héro d’aventure imaginaire pour s’évader de sa réalité insignifiante. L’attirance qu’il a pour une de ses collègues de travail va l’amener à vivre des péripéties de l’Islande aux montagnes de l’Afghanistan où il croisera la route du Léopard des neiges. Difficile de trouver meilleur histoire pour moi qui doit m’extraire de ma vie Parisienne pour traverser les territoires du Léopard des neiges sur les pentes de l’Himalaya.

A l’arrivée à Katmandou, les premières galères commencent, l’obtention du visa se fait directement à l’aéroport. Quatre files d’attente de 50 mètres marquent la patience qu’il va me falloir pour venir à bout de ces huit mois de voyage. Je choisis la ligne réservée aux cartes bleus, n’ayant pas sur moi les 100$ en liquide me permettant de partir avec un visa de 3 mois. Une demi heure est nécessaire pour me permettre d’atteindre le guichet. Lors du passage d’un américain devant moi, la machine à carte bleu tombe en panne. Le guichetier me propose de sortir de l’aéroport sans visa, d’aller retirer de l’argent et de revenir au guichet prendre mon visa! Très bien, je récupère mon bagage qui patiente dans un coin de l’aérogare depuis une bonne heure, je passe la machine à rayon X qui m’inspire l’étanchéité d’un panier percé et je rentre sur le territoire Népalais sans Visa! Je retire les roupies Népalais nécessaire à mon visa et je tente de retourner dans l’Aéroport. On m’arrête à l’entrée et on me demande mes papiers, une séance d’explication plus tard je peux enfin retourner au guichet et obtenir mon Visa.

Dorjee m’attend à l’extérieur, je l’ai contacté depuis Paris pour qu’il m’aide à assurer la logistique de ma traversée du Népal. Il doit réaliser les démarches administratives qui me permettront d’obtenir les permis d’accès aux différents régions, mais aussi me trouver un guide qui m’accompagne dans la première partie technique de la traversée de la région du Makalu (le circuit des 3 cols). Il me conduit à un hôtel de Thamel, et me donne rendez-vous le lendemain au même endroit pour commencer les préparatifs.

Je passe ma première soirée dans Katmandou, le restaurant dans lequel je mange mon premier Dal bhat arbore une charte de l’hygiène sur le mur au-dessus de ma tête. Dans le bas du cadre, des cafards sont écrasés entre la vitre et l’affiche. J’en conclus que l’hygiène n’inclut pas les cafards qui sont probablement plus propre que nous (et certainement plus propre que moi quelques semaines plus tard). Retour difficile à l’hôtel, les rues de Thamel sont un labyrinthe la nuit et je n’ai pas bien repéré la ruelle étroite et sombre qui mène à mon hôtel. Une demi heure à errer dans le noir, je retrouve mon hôtel, journée terminée.

Le lendemain je dois rejoindre, la famille de mon amie Binod qui habite la banlieue de Katmandou. Il vit depuis plusieurs années en France ou il brille par sa capacité à mener et développer les activités de l’Association France-Népal et « Les amis de Charles Baudelaire ». La preuve que l’immigration est capable de faire vivre et mettre en valeur le patrimoine français. Dorjee me rejoint le matin à l’hôtel, nous échangeons planning et bonnes intentions. Je lui dis que je vais dormir dans la famille de l’un de mes amis à la périphérie de la ville. Il grimace, me dit que dans une famille au Népal je ne serai pas forcément bien logé, peut être une histoire de cafards! J’insiste pour m’y rendre, je n’ai aucun doute connaissant Binod, que je serai bien logé. Puis les quelques jours que j’ai à attendre dans Katmandou seront beaucoup plus enrichissant dans une famille Népalaise que seul dans ma chambre d’hôtel du quartier touristique.

En discutant, il s’avère que la famille de Binod n’habite pas très loin de chez Dorjee. Un quartier résidentiel sur la route du parc national de Shivapuri. Il me propose de m’y conduire sur son scooter. Nous prenons la route dans les rues de Katmandou, ici il n’y a pas de régles mais jamais aucune agressivité. Au passage piéton, la personne la plus gentille du monde essayera quand même de faufiler sa moto entre vous et le trottoire en klaxonnent d’un ton qui veut dire « pardon, pardon, pardon ». On est bien loin de l’Europe où toute situation de ce genre se terminerais en pugilat.

Nous arrivons en bas de la maison, Dorjee klaxonne à tue-tête, une personne se présente à un balcon, ils échangent en Népali, nous sommes au bon endroit.

Comme souvent au Népal, cette maison est composée quasiment exclusivement de femmes. Le Népal est un pays pauvre, il est classé 23ème au classement mondial du PIB par habitant du Fonds monétaire international (FMI) en 2016, entouré majoritairement dans le classement par des pays africains. Sans faire une analyse sociologique du pays, on observe que dans beaucoup de familles, les hommes sont à l’étranger pour travailler. Ce sentiment est encore plus fort dans les montagnes où les perspectives d’emploi se résume au métier d’agriculteur ou de porteur.

La famille Khakurel, est de la caste des Brahmanes la plus élevée dans la religion hindouiste qui regroupe les savants, les prêtres et plus généralement les enseignants. La notion de caste supérieure dans la religion Hindouiste n’implique pas forcément une aisance socio-économique. L’idéal de vie brahmanique implique de vivre chichement de dons et d’en faire la charité avec le surplus. La connaissance intellectuelle et spirituelle dans ce cas de figure ne suppose pas une richesse matérielle.

Je m’avance dans la maison et fait la connaissance de « Ama » (ce qui veut dire la mère en Népali, l’habitude au Népal est d’appeler la mère de famille de cette manière) et de Sita, une des soeurs qui vit dans la maison. Nous échangeons avec des signes et des rires qui ne nous quitterons jamais pendant les 2 semaines que je partagerai avec eux. Je ferais petit à petit la connaissance des soeurs et cousines de la famille qui ont toutes entre 12 et 18 ans. Sustika, une adolescente survoltée qui veut tout savoir, Puja calme et posée qui apprend assidûment le Français à l’Alliance Française de Katmandou. Sustika la plus jeune, drôle et espiègle. Jenny, une adolescente avec des envies d’ailleurs.

Certes, les repas se prennent assis en tailleur dans la cuisine, mais la vie s’écoule comme un peu partout dans le monde. Les enfants qui rentrent de l’école, les devoirs, les soirées devant la télé (bolywoodienne tout de même). Je partage mon temps entre mes aller-retour dans le centre de Katmandou pour préparer le départ de la traversée et des moments de vie avec la famille. Le délicieux Dal bhat d’Ama de 9h du matin, marque le début de la journée, une grosse assiette de riz, des pommes de terre, accompagnés d’un curry de légume et d’une soupe de lentille qui sert à arroser généreusement le riz. Ama me répète « Khana-Khana-Khana » en riant, ce qui veut dire mange, et j’avale de grandes quantitées de riz en riant avec elle. Ce repas matinal remplace mon maigre petit déjeuner habituel et me permet miraculeusement de ne rien grignoter jusqu’au soir.

Le troisième jour, je rencontre Dorjee dans un bar du centre de Katmandou. Nous devons parler des permis de trekking qui me permettront de passer les checkposts militaire le long de ma traversée qui comporte 11 régions et probablement le double de points de contrôle. Les permis sont délivrés suivant des règles différentes en fonction des régions. Certaines régions sont classées suivant des règles obscures « Restricted Area », c’est à dire que pour y accéder il faut un permis spécial qui n’est délivré qu’aux groupes d’au moins 2 personnes et accompagnés d’un guide.

Nous avions par mail avant mon départ convenu qu’il pourrait trouver des « arrangements » avec l’administration Népalaise, mais ce matin là il m’annonce qu’il n’a rien pu obtenir! J’en tombe de ma chaise, tout ce temps investi en préparation et je suis en passe de ne pas obtenir les permis. Nous discutons un moment des solutions et arrivons à la conclusion qu’il nous faut un second passeport à présenter à l’administration Népalaise. Je pourrai par la suite me présenter aux postes de contrôle avec des permis en bonne et due forme, et raconter une histoire dans laquelle mon compagnon de voyage est tombé malade à la suite d’une indigestion de curry vert. Il ne me reste donc qu’à trouver une personne acceptant de me donner son passeport pour réaliser des permis à son nom. Nous nous quittons en nous donnant rendez vous pour le soir même.

Dorjee vient me prendre à la maison sur son scooter, il me conduit dans un bar pour Népalais sur la route de Katmandou. Le genre bar à bière pour homme n’ayant pas envie de passer la soirée avec leurs femmes. Pas le genre d’endroit où j’ai l’habitude d’aller, que cela soit en France ou au Népal. Il me présente son ami, Pemba Gyalje Sherpa, étonnamment grand et athlétique pour un Népalais. Il tient dans sa main gauche un marteau à pitonner qu’il frappe machinalement dans sa main droite. Il a une mâchoire forte et musclé, des traits parfaitements tirés et une stature qui lui donne un remarquable charisme. Pemba est alpiniste. Probablement, le meilleur du Népal. Il a gravi plusieurs fois l’Everest et autres sommets de 8000. Le 1er Août 2008, il est présent lors du « désastre du K2 », lorsque 11 alpinistes de différentes nationalités perdent la vie sur les pentes de la deuxième plus haute montagne du monde. Il découvrira les corps de nombreux alpinistes et risquera sa vie pour ramener sain et sauf l’Italien Confortola et l’Allemand Van Rooijen. Pemba se verra la même année décerner le prix de « Hero of the year » par le National Geographic. Nous discutons de la situation politique au Népal, de la pollution à Katmandou et sur les pentes de l’Everest, de son beau frère pilote de ligne chez Air France, des montagnes du Pamir et de l’altitude du Mont-Blanc. L’heure tournant, nous rentrons avec Dorjee réalisant l‘exploit non moins héroïque de rentrer sur notre scooter de nuit après plusieurs bières.

En rentrant, Binod qui a été informé de mes problèmes de visa m’informe depuis Paris que son amie Laure est à Katmandou en ce moment. Laure réalise un documentaire sur l‘état social du Népal et sur le pouvoir de changement des jeunes dans la société Népalaise. Je la rencontre le lendemain à l’arrière d’une agence de voyage qui est tenue par une de ses amies Italienne vivant à Katmandou. A peine je commence mes explications sur ma traversée du Népal, et sur mes besoins en Visa que Laure me demande avec un grand sourire comment elle peut m’aider. Cinq minutes plus tard nous décidons qu’elle m’accompagnera pour la première semaine dans la région du Kanchenjunga ce qui me permettra d’obtenir avec son passeport les permis « Restricted Area » de la première moitiée de la traversée. Dorjee se chargeant de faire la demande des permis de trekking à nos deux noms.

Il me reste encore une personne trés importante à rencontrer. Purhi Sherpa, le guide Népalais avec qui j’ai été mis en contact par Dorjee et qui doit m’accompagner pendant la traversée des 3 cols dans la région du Makalu. Cet itinéraire possède un point culminant à 6100m, des passages où il est préférable d’être encordé et un rappel à réaliser. Si la difficulté technique n’est pas importante, l’eloignement de la zone et l’exposition aux séracs font que je ne peux pas m’y rendre seul. Nous nous séparerons à l’entrée de la vallée de l’Everest. Nous devons définir avec Dorjee le moment auquel Purhi devra me rejoindre. Aprés réflexion, si je souhaitais initialement maximiser le temps passer en solidaire, il me sera également difficile d’assurer un timing parfait pour retrouver Purhi après 3 semaines de marche dans une zone reculée. Par ailleurs, aucun guide Sherpa ayant des compétences d’alpinistes n’acceptera de venir avec moi pour 5 jours dans une région reculée du Népal en pleine saison des expéditions. Il y a la concurrence des ascensions de l’Everest et autre, qui offre une rémunération bien supérieure à celle que je peux offrir du fait de mon budget pour l’ensemble du voyage. Le compromis qui est trouvé consiste à faire débuter Purhi avec moi dés la région du Kanchenjunga. L’échange de culture sera d’autant plus intéressant avec Purhi à mes côtés. Nous prendrons donc le bus à trois depuis Katmandou.

J’aurai le temps plus tard de faire la connaissance de Phuri durant les jours et semaines que nous passerons ensemble en montagne.

Nous sommes le 5 Avril 2015, je suis arrivé depuis 5 jours au Népal. Les grandes lignes du projet sont dorénavant prêtes, et j’ai tous les éléments en main pour rejoindre l’Est du Népal en bus et débuter la traversée. Cependant à 22h la veille du départ je reçois un message de Dorjee, qui m’indique que demain c’est « banda », la gréve à la Népalaise. Départ reporté. Un blocage général de toutes les activités dans le pays, y compris les transports collectifs et individuels. En temps de banda, il est même impossible aux Népalais d’utiliser leur voiture personnelle. Elle pourrait être saccagée par des manifestants s’il était pris en train de rouler.

Moi, je dois tuer le temps à Katmandou et m’impregner de son ambiance avant de la quitter pour plusieurs mois. Dorjee vient tout de même me chercher avec son scooter un matin à 6h. Les rues sont vide, nous roulons vers le parc de Shivapuri au nord de la ville. Il me dit que nous devrons nous arreter si nous tombons sur des manifestants.

Dorjee est de l’ethnie des Sherpas, c’est un indépendant du tourisme au Népal, il posséde une agence de tourisme dont il est le seul employé, et il organisme régulièrement des expéditions pour l’ascension de l’Everest. Sa femme tient également un lodge à Phakding dans la vallée du sommet le plus haut du monde. Dorjee a été moine bouddhiste pendant plus de 15 ans, il a commencé à étudier au monastère quand il était enfant et a obtenu un master de théologie. Plus tard, c’est un francais qui l’a aidé à quitter le monastère en lui donnant de l’argent pour monter sa structure, avant qu’il ne travaille un temps aux Etats unis avec sa nouvelle femme. Il a gardé de ses années au monastère le souvenir d’une vie trés difficile, mais il dit en conserver la philosophie qu’il applique dans sa vie de tous les jours. Je mentirais si je disais voir une réel différence dans sa façon d’appréhender les choses du fait de son expérience de moine. Certes, il ne souhaite pas développer son agence outre-mesure, et il a préféré revenir des Etats-unis préférant être « grand chez les petits, que petit chez les grands ». Mais il a une vie de famille normale, fait construire une nouvelle maison plus grande, et cherche a avoir des clients réguliers pour s’assurer une vie confortable. Mais comment pourrait il en être autrement dans un pays où le salaire mensuel moyen en 2012 était de 58$ par mois. Son approche envers moi à pour autant toujours été amicale et bienveillante.

La grève se poursuit les 8èmes et 9èmes jours, j’en profite pour faire quelques achats et confirmer le prix exorbitant des produits manufacturés dans le pays. Le Népal du fait de ses problèmes d’infrastucture ne produit quasiment rien en propre, la quasi totalité des marchandises sont importés depuis l’inde au prix fort. Les Népalais achétent donc peu ces produits et gardent une alimentation relativement traditionnelle faite de produits locaux.

Les problèmes d’infrastructure se traduit par un réseau de transport sommaire et de graves problèmes d’alimentation en énergie.

A Katmandou quand on rentre dans un cybercafé, on commence par demander si l’electricité fonctionne! Ces problèmes ne doivent pas faire oublier la gentillese des Népalais et l’impression bien agréable que rien n’est vraiment grave.

D’ailleurs, le 9ème jour tout s’arrange, la banda fait sa pause et nous pouvons prendre le bus pour Taplejung, une ville des montagnes à l’Est du Népal qui marque le point d’entrée du Parc du Kanchenjunga et le début de mon aventure. Ama réalise pour moi et Purhi une cérémonie Hindou qui aura pour but de nous protéger durant le voyage, mon front comme celui de Purhi est marqué du point rouge du Tikka et nous avalons une cuillère d’un laitage dont je ne connais pas l’origine. Dorjee nous passes autour du coup une écharpe bouddhiste qu’on appelle ici une Khada en guise de protection. Si nous comptons également les prières catholiques de ma famille restée en France, je serai protégé par 3 grandes religions! J’espère juste en partant que dieu n’est pas musulman!

Moi et Purhi départ Népal.jpg