Annapurnas et Dolpo : Au pays des chercheurs de Yarsegumba

Annapurna Dolpo Népal-51

De retour à Katmandou je retrouve les rues du quartier touristique de Thamel. Au premier abord la vie s’écoule relativement normalement. A part la disparition des touristes, ont est loin des conditions décrites par les médias en France. Un immeuble penché dans une rue rappelle les événements récents. Il faut sortir à la périphérie de la ville pour voir des destructions d’immeubles.

Je retrouve la femme de Dorjee, ainsi que Purhi dans une pizzeria à l’Européenne de Katmandou. Purhi va bien mais sa maison n’est pour le moment pas habitable, toute sa famille dort sous la tente dans un camp de Katmandou. Pendant ce temps, les hôtels de Thamel sont complètements vides.

Dorjee n’a pas pu venir car il est allé s’occuper de la réparation de son lodge dans la vallée de l’Everest. Je discute alors avec sa femme des permis qui me permettraient de continuer la traversée après la région du Manasalu. Elle me promet de m’appeler le lendemain après son passage à l’administration.

La vie s’est calmé à Katmandou, moins de bruit, moins de poussières, moins d’agitation. Les orages de mousson craquent sur les toits de la ville chaque soir. Je ne veux pas voir les temples détruits de Bodnath ou de Pathan. Je profite de mon temps pour préparer ma demande de visa à l’ambassade indienne. J’y dépose mes documents dont mon passeport et une photo d’identité faite le même jour. La personne me fait remarquer que je ne ressemble plus du tout à la photo sur mon passeport! Conséquence probable d’un changement brutal de mode de vie! Elle sourit puis prend mon dossier et disparaît.

Je reçois un appelle de la femme de Dorjee. Impossible d’obtenir des permis pour le Dolpo et la région d’Humla sans guide, ni groupe organisé pour cause de « Restricted Area ». Pas de problème pour les Annapurnas.

Je ne réfléchis pas longtemps avant de prendre la décision de continuer seul et sans permis. Il y aura toujours moyen de s’arranger sur place au moment de passer les check-posts.

Je choisis de prendre un bus pour la ville de Besisahar, et de sauter ensuite dans une jeep pour rejoindre le village de Darapani qui sera mon départ sur le circuit des Annapurnas.

En 3 jours j’avale la distance jusqu’au village de Muktinath et son temple sacré pour les Hindous. J’y rencontre un jeune ingénieur Biélorusse, converti à l’Hindouisme, qui est au temple pour purifier son corps. Il insiste fortement pour que j’aille moi aussi me baigner dans les eaux du temple. Je décline l’invitation à plusieurs reprises. Puis il m’offre un morceau de haschich local. Je refuse encore !

Moi : Mais qu’est ce que tu veux que j’en fasse !

Lui : Fume-le !

Moi : Mais je fume pas !

Lui : C’est pas grave, prends le !

Moi : D’accord.

La connexion entre nous est établie. Je repars sur le chemin un plus lourd du poids d’un sachet de haschich.

Les choses sérieuses vont commencer. A partir du village de Kagbeni je quitterai le circuit touristique pour m’enfoncer dans les montagnes arides du Dolpo. Une région très isolée du reste du Népal. Les villages sont très espacés et les cols à plus de 5000m nombreux.

Je m’arrête dans une famille pour passer la nuit avant de quitter le confort de la région des Annapurnas. La conversation s’engage comme très souvent dans ces montagnes où les déplacements se font à pieds d’homme. D’où est ce que tu viens ? Où est ce que tu vas ? Ces deux questions en disent plus sur la situation d’un homme dans ces montagnes que son âge ou son travail. Et pour moi qui ne fais rien d’autre que marcher, ma réponse me classe directement dans la catégorie des fous. J’indique avec mon bras le col derrière le jardinet, la région du Dolpo. « Pourquoi veux-tu aller seul là-bas ? Pourquoi tu ne fais pas comme les autres touristes qui descendent la vallée ? Les sentiers sont dangereux et les gens sont mauvais là-bas» me répond l’un d’eux. Je suis un peu à court d’argument pour justifier mes motivations, et le décalage culturel m’interdit de citer le besoin d’aventure et la monotonie de la vie quotidienne dans un open-space parisien. Et d’ailleurs pour quoi faire.

Il est catégorique et enchaîne les mises en garde par des «Don’t go, it’s dangerous»

Le sentier à la réputation d’être très instable et la région très isolée. Mais au mois de Juin s’ajoute la présence de chercheurs de Yarsagumba. Des népalais pauvres de tout le pays se rendent dans les montagnes de l’Ouest du Népal pour chercher ce champignon aux vertus médicinales et aphrodisiaques.

Le Yarsagumba c’est un peu une chenille qui a la tourista. Et ça nous fait un point en commun!

Tout commence quand une chenille de Lépidoptère mange un parasite particulier qui la tue et la momifie. Une sorte de tige va pousser de son corps poursuivant sa propagation. On la trouve essentiellement au dessus de 4000m d’altitude au printemps après la fonte des neiges.

Chaque année, des paysans pauvres le plus souvent, partent dans les montagnes par centaines pour chercher cette chenille transformée en champignon. Le prix du kilo en 2015 était de 20 000€. Les acheteurs sont principalement les chinois qui considèrent cette plante comme un aphrodisiaque aux propriétés médicinales. En résulte des rixes chaque année dans ce Far-West hors de contrôle des autorités Népalaises. Des violences ont eu lieu en 2014 entre des habitants du Dolpo, des chercheurs de Yarsegumba et la police au sujet de l’application d’une taxe et de l’encadrement des collectes. La police aurait ouvert le feu sur la foule dans le petit village de Dho tarap à quelques jours de marche.

Je m’engage le pas rapide sur les sentiers friables et sablonneux du Dolpo. Ma conversation de la veille a quelque peu émoussé ma confiance. Les chemins sont peu marqués et j’hésite beaucoup à m’engager sur des traces qui ont plus de chance d’avoir été dessinées par des yaks que par des humains. A un autre endroit le glissement de terrain à emporté le chemin dans la rivière. Je n’ose pas faire demi-tour après avoir marché plus de 40 kilomètres sur des chemins instables. Après 5 minutes de réflexion je m’engage dans l’éboulement et glisse aussitôt de plusieurs mètres jusque dans la rivière. J’ai le cœur qui bat fort, les genoux un peu tremblants. Mon bâton est quelques mètres plus loin dans la rivière, j’ai le coude écorché mais rien de grave. Le niveau de tension que j’ai atteint est surtout lié à l’éloignement de la zone et à ma solitude. Je ne croise d’ailleurs personne pendant 2 jours avant d’arriver dans le village enclavé de Charka bhot. La première femme que je croise le long d’une rivière m’accueil avec un grand sourire. Elle est habillée de noir de la tête aux pieds et recouverte d’à peu près autant de poussière que moi. Il ne peut en être autrement dans ces montagnes arides protégées des pluies de la mousson par la chaine des Annapurnas. Nous ne parlons pas, la nuit va tomber et je dois trouver un endroit où dormir. Je m’endors dans une maison sombre pour Népalais de passage qui y trouve le gîte et le couvert après de longues journées de marche.

Ces journées à chercher mon chemin m’ont fait oublier que j’étais ici sans guide et sans permis de trekking comme l’impose la loi Népalaise pour traverser ces régions. Et il y a un camp militaire dans le prochain village que je ne peux éviter. Je ne passe pas inaperçu en tant que seul européen dans la région et je n’ai jamais mis à l’épreuve mes compétences de camouflage. Ça sera inutile, je décide de contourner le village par la droite et tombe nez à nez avec l’entrée du camp. Difficile de faire plus mauvais clandestin. J’avale ma salive et avance directement vers les gardes avec le sourire pour entamer la discussion. On me tape amicalement sur l’épaule, pas de soucis, je peux continuer. On me met en garde cependant contre les chercheurs de Yarsagumba qui forme des camps dans les montagnes. Fatigué par ma journée de la veille, ce matin j’ai eu du mal à démarrer. Il est déjà 9h, et le col à 5300 mètres que je dois passer est à plus de 3 heures de marche. Je fais mon maximum pour accélérer la cadence mais au moment où j’atteins le col, des éclairs claquent sur les crêtes et il se met à neiger. La descente se fait express dans un vallon enneigé, la tête rentrée dans la épaule par instinct. Plus bas dans la vallée je retrouve la pluie et la boue. Les nuages sont bas, on est quand même à 4500m ! Au détour d’un rocher j’aperçois ce qui doit être mon campement du soir. Un bâtiment probablement détruit par une avalanche l’hiver dernier. Trois jeunes hommes sont réfugiés à l’intérieur sous un bout de toiture restant pour se protéger de la pluie. Ils m’ont vu. J’ai le souvenir du récit d’un américain qui a été témoin d’une attaque par un homme armé l’année dernière au même endroit. Je m’avance vers eux avec un apriori négatif. Ils sont mouillés comme moi, et tente de se réchauffer autour d’un feu préparé au milieu des gravats. Je m’avance, et propose les quelques barres de céréales qui restent au fond de mon sac ainsi que du Thé.

La communication est difficile et je reste un peu tendu au début. Puis un nouveau jeune se joint à nous. Il est assistant guide pendant la saison touristique et il parle anglais ce qui nous permet de sympathiser. Ils sont 16 à dormir ici sous deux tentes fabriquées par leurs soins avec des morceaux de bâches. Des jeunes d’une vingtaine d’années pour la plupart qui viennent ici pendant 1 mois au printemps pour gagner un peu d’argent et s’éloigner des villages. Je passe une soirée merveilleuse au bord d’un feu de camps. Ils n’ont pas de Gore tex, ni aucun matériel dernier cri mais ils partagent naturellement avec moi un délicieux Dal bhat sous la pluie. Nous sommes mouillés mais cela à un caractère normal. Il n’y a pas d’endroit où s’abriter et la pluie ne va pas nous gâcher la soirée !

Les jours suivants, j’enchaîne les cols à plus de 5000m avec un peu lassitude et de fatigue. Je me repose au bord des eaux turquoises du lac Phoksumdo. Un agent du parc complètement ivre vient me chercher pour le paiement de la taxe d’accès au parc. Ses collègues de travail sont à la fois gênés et amusés de la situation. Je m’acquitte d’une vingtaine d’euros, soulagé de ne pas avoir plus d’ennuis et je repart content avec un document en règle.

J’ai pris l’habitude de manger du riz au petit déjeuné, c’est une bonne manière de commencer la journée. On devrait faire la même chose en France ! De cette façon je ne ressens pas le besoin de faire un repas dans la journée. Je me contente d’avaler en vitesse un paquet cru de noodles instantanés! (une version un peu spécial qui est vendue grillée, sinon c’est dégueulasse, on est d’accord). Ce midi je fais une exception, je trimballe avec mois un plat chinois dans une box en carton. Je l’ai acheté il y a quelques jours dans un lodge. La frontière chinoise n’étant pas très loin, du commerce à dos de yak se réalise et des produits de ce type peuvent se trouver dans les villages. Cette boite prend de la place dans mon sac, je décide de m’arrêter au bord d’une rivière. Je fais bouillir de l’eau et cuire les noodles. Une sorte de saucisse et enroulé dans un papier d’aluminium. Je l’avale avec dégoût. Trois heures plus tard je suis à l’arrêt, ma vitesse est diminuée par 2. Malade. Impossible de passer le col à 5125m du jour. Je m’arrête dans un rassemblement de tente occupées par des chercheurs de Yarsegumba. Je ne suis pas rassuré de poser ma tente au milieu de tout ce monde à 4400m et dans un mauvais état. Je m’avance vers une tente plus grande que les autres. C’est une tente « hôtel » pour les Népalais de passage. On peut y dormir et y manger pour un bon prix. Je n’en bouge pas jusqu’au lendemain. Dans l’entrée de la tente on égorge une chèvre sans que cela ne gène personne. Je profite de la soirée pour offrir ma cargaison de Haschisch et les restes de médicaments que j’ai avec moins. Une jeune femme souffre du mal d’altitude, un autre a les yeux brûlés par le soleil. La nuit est réparatrice.

Au matin il faut passer un col dans la neige. Il fait chaud et je m’enfonce à chaque pas. J’assiste au spectacle des muletiers luttant pour guider leurs animaux jusqu’au passage du col. Nous luttons tous d’ailleurs.

Cela fait bientôt 2 mois que j’ai commencé à marcher, ne comptant plus les kilomètres. J’arrêterai ma traversée du Népal à Jumla dans quelques jours. Je passe encore quelques camps militaires maoïstes sans encombre. On ne me demande pas mes permis, mais seulement si je vais bien et si je n’ai pas eu d’ennuis.

Je termine cette traversée du Népal avec le goût du tremblement de terre dans la bouche. Comment en être satisfait ? Le dernier bilan est à 10 000 morts, des millions de personnes ont perdu leur logement ou on vu leur vie chamboulée. Mais comment regretter d’avoir été là? Ma traversée a été tronqué et je n’ai pas atteint mes objectifs initiaux. Mais j’ai vécu une expérience sans pareil qui me donne une meilleure connaissance de moi même et un vécu qui transformera ma vision du monde pour de nombreuses années.

%d blogueurs aiment cette page :