J’arrive dans la vieille ville soviétique de Oulan-Bator le 1er Septembre. Je retrouve avec soulagement le carton contenant mon vélo dans un coin de l’aéroport Gengis Khan. C’est que cela fait bientôt plus d’un mois que mon ventre me fait mal à l’idée de toutes les épreuves qui nous attendent. Que mon vélo ne se soit pas perdu dans les dédales de l’aéroport de Moscou est déjà une petite victoire! Je suis en Mongolie et j’ai un vélo avec moi, c’est déjà la liberté d’aller où je veux.

Je passe une nuit dans un hôtel sans charme de la ville où je suis surpris par la quantité de bouchons qui bloquent les avenues. On est dans le pays à la plus faible densité de population au monde, et il faut composer avec des files de voitures interminables, et une pollution qui irrite la gorge.

Au matin, je rejoins de nouveau l’aéroport pour prendre un vol interne qui m’amènera jusqu’à Oulaangom tout à l’Est du pays, une ville bordant la région montagneuse de l’Altai. Dans la salle d’attente de l’aéroport je rigole intérieurement de mon estomac noué. J’ai accusé dans les semaines précédent les excès perpétrés lors des baptêmes et autres mariages qui ont parsemé l’été pour justifier mes maux de ventre. J’ai la preuve à ce moment précis que j’ai juste une trouille énorme !

Malgré les remous le vol intérieur se passe bien, l’avion atterrit en fin d’après midi dans un petit aéroport à 15km de la ville. Sur le parking au départ désert, j’entame de déballer mon vélo et je commence le montage. Un petit attroupement de mongoles se fait autour de moi, l’un d’eux entreprend de monter le vélo avec moi. Sans partager la même langue, une communication se met en place entre nous dans le choix des outils et des taches à réaliser. Les travaux terminés, je me redresse devant l’assemblé, le vélo dans une main, je demande « Ulaanbattar » en pointant l’Est avec mon bras gauche. On me rectifie la direction de cette ville distante de 1500km et on rigole du périple qui m’attend.

J’entreprends les 15 premiers kilomètres pour rejoindre Ulaangom avec les mêmes sensations que la dernières fois : « C’est lourd ce truc », « J’avance pas ». L’émerveillement revient rapidement en observant les aigles qui tournent pas dizaines au dessus de ma tête. Je suis dans une province peuplée par les Kazakhs qui ont fuit vers la Mongolie durant la période communiste. On retrouve dans ces contrées les Berkutchis, ces maîtres fauconniers pratiquant la chasse à l’aigle (burkit signifie aigle en Mongole). Si la tradition tend à disparaître, l’aigle est partout ici. Dans les airs à l’état sauvage, ou en représentation fictive dans la ville.

Dans un hôtel miteux du centre ville, je passe une nuit de cauchemar. Réveillé en pleine nuit en poussant des cris, je suis attaqué dans mon rêve par 3 hommes en costume blanc. Il est temps que je me calme. Certes, je serai seul à vélo mais la Mongolie est un pays réputé sûr, il ne peut objectivement rien m’arriver. Tout le challenge, d’une traversée en solo de ce type réside (en ce qui me concerne) à gérer mes émotions vis à vis des risques qui peuvent être réels mais la plupart du temps complètements fictifs. Je compte sur le vélo pour me mettre dans un état de relaxation propice au voyage et à la découverte.

Au moment du vrai départ, je suis rapidement mis dans le bain de la route mongole. De longues lignes droites dans d’immenses steppes désertiques, des yourtes et des troupeaux de bétails disséminés au hasard comme des confettis jetés sur le sol. Je vais devoir m’habituer à un vent fort qui souffle sans interruption à toutes les heures de la journée. Un partenaire ingrat qui me poussera de nombreuses fois en dehors de la route.

Il me faut 140Km le premier jour pour rejoindre les bords du magnifique lac de Khyargas. Une étendue d’eau plane au milieu de montagnes arides. De nombreuses légendes locales parlent de monstres marins peuplant ce lac salé. Officiellement, une espèce de brochets habite ces eaux claires gelées la moitié de l’année. Je prends mon premier repas avec des locaux dans un routier de bord de route et passe la nuit sous la tente en bord de lac. J’ai droit à la visite des curieux du matin qui viennent observer tout mon équipement avec étonnement. Beaucoup font la route en voiture ou en camion jusqu’à Oulan-Bator et mettent plus de 50 heures pour réaliser le trajet. Ils me prennent pour un fou avec mon vélo et me proposent de m’emmener pour me soulager de ce fardeau Bizarrement, un voyage de 2 jours sur la banquette arrière d’une Toyota Prius ne me fait pas spécialement rêver.

Sur mon vélo, la route s’étire à l’infini. Le ruban de bitume est d’une perfection à faire pâlir les autoroutes européennes, les voitures sont rares et j’en oublie de regarder devant moi. Je me retrouve au milieu de la route et me fait rappeler à l’ordre par un mongole me doublant d’un air incrédule.

Mes partenaires de jeu sont les aigles qui me survolent, tantôt me doublant de manière rectiligne, tantôt virevoltant à la recherche de proies. Les lézards se dorent la pilule sur la ligne de droite et servent d’apéritifs faciles aux rapaces. Les sousliks à longue queue, un rongeur aux aires d’écureuil des sables, jouent les guetteurs sur leurs pattes arrières, et filent se réfugier dans leurs terriers à mon passage. Tout cela joue un ballet régulier et prévisible qui accompagne la musique jouée par mes jambes au dessus du bitume.

En fin d’après midi, la lumière devient rasante, les bergers à chevaux se lancent au galop du milieu de la steppe pour me rejoindre sur le bord de route. Je les soupçonne d’être en prise à la solitude et à la soif. Nous échangeons des signes, je donne à boire à l’un d’eux. Ils comprennent que je vais à Oulan-Bator, je comprends qu’ils me souhaitent bon voyage.

Au soir je m’arrête dans une yourte de bord de route. Un homme sympathique au visage lumineux me rejoint sur une moto chinoise. Nous sympathisons par un procédé qui deviendra par la suite bien rodé. Je commence par lui présenter la carte de la Mongolie avec mon parcours surligné en rose, nous échangeons des mots à la compréhension approximative pour lui comme pour moi mais dont le sens général ne fait pas de doute. Je le questionne sur ses objets personnels et lui présente une partie des miens, lui montre quelques photos que j’ai pris sur ma route précédemment.

Il me propose de l’aider à la confection des buzz, un ravioli de mouton cuit à la vapeur dont la préparation est longue. A sa demande nous prenons une photo de nous pendant ce cérémoniel.

Puis trois hommes débarquent dans la yourte, un grand en habit traditionnel sent fort la vodka, il est très curieux de mon vélo et demande à l’essayer. Je baisse la selle pour laisser leurs pieds le plus prés du sol en stratégie pour éviter la chute, et tous trois s’élancent à tour de rôle sous les rires avec plus ou moins de réussite.

Pendant la nuit, les vibrations d’un moteur de camion se font sentir à proximité de la yourte, un homme descend et tape à la porte à de nombreuses reprises. Mon logeur se lève, ouvre la porte, échange une bouteille d’alcool contre de l’argent et retourne se coucher. Il est 1h du matin.

A 2h, une famille entière débarque, ils se mettent à boire de la vodka. Je suis un peu abasourdi dans mon sac de couchage par ce nouveau réveil brusque. Je les observe évoluer dans la yourte un peu hébété. Deux hommes, probablement des Kazakhs, sont assis sur le bord d’un lit. L’un d’eux sort une fiole de sa veste, dépose quelque chose sur le dos de sa main et l’aspire avec son nez puis le propose à mon logeur. Il commence à refuser, indique ma présence du bout de son menton, puis accepte et fait la même chose.

Au matin, je suis un peu perplexe face à l’expérience de la nuit quand un nouveau groupe de mongoles débarquent pour le petit déjeuner. Ils sont au moins 8 à s’introduire dans la yourte dans le but de se restaurer. J’ai mes affaires disséminées un peu partout et je suis inquiet. L’un d’eux est ivre et me parle en Mongole. Il est très insistant, me tient par le bras, comme si la répétition allait me rendre bilingue Français/Mongole sur le champs. J’avais complètement oublié le pouvoir de nuisance des hommes ivres dans ce type de pays. A leur départ un de mes bidons à disparu, plus agaçant qu’autre chose.

Je n’aurai pas que des expériences de ce type, partagé entre plaisir des rencontres et exaspération.

Ce jour là mon tapis de bitume se transforme en route en construction puis en piste franchement dégueulasse. J’alterne entre sable, pierres et piste en forme de tôle ondulée. Le sable me stoppe et me fait tomber tandis que le reste me fait vibrer de la tête aux jambes. Tout mon matériel est chahuté. Je pense en permanence aux dégâts que peuvent causer les vibrations sur le matériel. Je slalome de droite à gauche en veillant à minimiser au maximum les secousses. Ce jeu va m’occuper pendant plus de 500km. Des pistes multiples envahissant la steppe et s’entrecroisant pour une même direction.

Ces divertissements sont entrecoupés de pauses pour la nuit dans les yourtes. Si je suis souvent dérangé par des visiteurs de nuit, allant du rongeur au mongole de passage, je passe également des bons moments de rencontre avec les familles qui sont soucieuses de ma bonne alimentation. J’ai droit à la patte arrière d’un lièvre un matin au réveil avec le chef de famille. Il me propose de partir chasser avec lui mais je refuse et reste aujourd’hui avec quelques regrets.

La route n’est pas simple, impossible de prendre de l’eau par moi même, je suis dépendant des yourtes que je croise et des petites villes parfois distantes de plus de 100km dans l’Ouest. Je me contente de pédaler assidûment, le vent dans le dos le plus souvent. J’en perds mes repères, j’ai une vision de la route sur plusieurs dizaines de kilomètres et les points que j’identifie sont comme immobiles. J’en oublie que je suis là par ma propre volonté, j’en oublie pourquoi je suis là. Les kilomètres s’accumulent dans un espace sans début, ni fin.

Ces moments d’oublie sont coupés par des retours à la réalité : la faim, la soif, une rencontre sur la route, le jeu d’un animal, le couché du soleil.

Un soir, après des centaines de kilomètres à traverser des étendues sauvages sans arbre, ni arbuste. Je rejoins une forêt à flan de montagne. Je réalise un premier repérage à pieds laissant mon vélo en bord de piste. A mon retour un 4×4 s’est arrêté, un couple me demande si j’ai besoin de quelque chose. La femme parle anglais. Je suis heureux de pouvoir communiquer avec elle après ces journées aux conversations sommaires. Comme souvent en Mongolie les femmes sont plus éduquées et plus alertes que les hommes. Nous discutons de mon parcours et de la route qui m’attend. Elle me met en garde contre les dangers de dormir la nuit dans les bois de Mongolie. Avec étonnement je lui demande qu’elles sont les dangers qui m’attendent. Elle me cite les loups avec beaucoup d’hésitation et s’arrête la sans pouvoir continuer son énumération. Nous convenons que les loups n’attaquent pas les hommes, et qu’après tout je serais très heureux de voir un loup.

Les premiers dangers ne viendront ni des hommes, ni des animaux sauvages, ni des chiens enragés mais du bétail ! Quand le relief m’offre un peu de repos, je descends à toute vitesse les pentes caillouteuses des pistes défoncées de la steppe. Au moment de traversée un troupeau de vaches à cornes d’une cinquantaine d’individus, mes sacoches rouges vibrent violemment sur leur cadre. Mes lunettes blanches en forme de d’yeux de mouche et mon casque noir et jaune me donnent des aires de bourdon géant.

Cette intrusion violente dans le repas quotidien de ces ruminants n’est pas à leur goût. Ma tête ne revient pas une vachette qui se met en position de défiance de trois-quarts face à moi. Une autre pousse des gémissements, un jeune veau se met à me suivre, je ne suis pas à la fête. Je n’ai aucune passion pour la corrida, ni pour les courses camarguaises. Je commence par descendre de mon vélo pour retrouver forme humaine et cherche à m’extraire à pieds de ce mauvais pas.

Par chance cette échauffourée se transforme en lutte interne ! Une deuxième vachette s’oppose à la première, puis un rassemblement se forme au milieu d’un nuage de poussière dont je ne cherche pas à voir les détails. Je m’esquive lentement en direction de la plaine à la fois effrayé et amusé par l’expérience.

Sur la route la gestion de l’eau n’est pas une chose évidente. Je m’approvisionne dans les habitations que je croise au hasard ou dans les lieux où je passe la nuit. Pas d’eau courante et très peu de rivières, les Mongoles remplissent des bidons d’eau dans les puits à distance des villes et les chargent dans des voitures.

Une femme me tend une casserole pour que je vienne puiser dans le bidon bleu en plastique stocké dehors. J’omets de l’attraper par le manche et le saisis à pleine main par le récipient. Elle hurle! Je ne comprends pas tout de suite pourquoi, puis elle me reprend la casserole et tente de laver la partie que j’ai touché frénétiquement. L’accès à l’eau étant différent, les règles d’hygiène qui s’y appliquent le sont également. Je tacherai de m’en souvenir.

En direction de Tonsontsengel, je charge ma poche en eau au maximum soit une capacité 6 Litres. Mal attachée sur mon porte bagage arrière elle se détache et vient se coincer dans ma roue arrière à 30km/h. Je manque la chute et ma poche est percée. Une de mes baskets s’est détachée quelques kilomètres plus tôt sans que je m’en aperçoive. La rage ! Je dois faire demi-tour face au vent. Porté par la suite et dans un moment d’exaltation, j’arrive tout de même à boucler les 120kms qui me séparaient de cette ville au aires de Far West. Il y a des moments dans ce type d’efforts, en général pour moi 4 ou 5 jours après une phase de repos, où le corps fonctionne à merveille et où ce qui paraissait impossible devient facile.

A Tonsontsengel, je découvre que les deux hôtels douteux dont j’avais fait ma cible ne comporte pas de salle d’eau. Je décide quand même de me reposer une journée sans pouvoir laver mes affaires. J’assiste à l’étrange paradoxe que mes affaires que je considérais comme propre, sont devenues mes affaires sales, alors que mes affaires sales sont devenues mes affaires propres sans que j’ai besoin de les laver ! Question de perspective.

Dans les rues de la ville, les barricades montées par les mongoles autour des terrains contrastes avec la liberté de la steppe. Une partie des habitations est composée de yourtes entourées de barrières de bois de 2m de hauteur. Quelle absurdité dans ce pays dont le mode de vie est basé sur le nomadisme. Barricader une yourte c’est comme dégonfler les roues d’un camping car, rien d’irréversible mais une atteinte indéniable à l’esprit de mobilité.

Dans les steppes, la moto a bien souvent remplacé le cheval. Il est très fréquent d’en voir une s’éloigner de la route dans un endroit improbable pour rejoindre un troupeau. J’ai même pû assister médusé un soir à un berger rassemblant ses moutons en réalisant des zigzags avec sa Toyota Prius 5 portes (version avec beaucoup de kilomètres et importation Japon).

Après Tonsontsengel la route m’est annoncée comme meilleur, c’est avec émotion à chaque fois que je vois disparaître le bitume pour la terre. C’est avec la même émotion que je vois revenir le goudron. Si avec la piste j’ai l’aventure, une bonne route m’assure moins de fatigue, une bonne avancée et peu de dégâts sur le matériel.

Dans le sens inverse, je croise un espagnol à vélo, dreadlocks, chargé comme une caravane, il va faire la même route que moi en direction de l’Europe. Nous échangeons immédiatement sur l’état de la route. Je lui annonce avec gravité que la route va être dans un état pitoyable pendant plusieurs centaines de kilomètres, qu’il devra affronter le vent qui m’a poussé pendant plusieurs jours. Connaissant l’Asie centrale, je garde pour moi la question du froid afin de ne pas trop noircir le tableau. Nous nous recueillons dans un moment de fraternité en pensant à cette idée et continuons notre route après nous être serré la main !

Une partie de la difficulté du voyage à vélo consiste à gérer son timing personnel. C’est à dire profiter des lieux traversés tout en respectant le planning fixé. J’ai tendance à vouloir couvrir trop de kilomètres en une journée. La solitude face à l’immensité me donne une sensation d’urgence qui ne devrait pas exister. En parallèle, les villages traversés sont identiques les uns aux autres. Les moments rares et précieux ne s’annoncent pas au dessus des portes. La décision de s’arrêter à un endroit ou de continuer amène toujours un questionnement. Devrais-je prendre plus de temps ici qu’ailleurs? Est ce que je profite suffisamment des moments qui me sont donnés ? Ces réponses sont difficiles à évaluer car elles ne répondent à des éléments factuels quantifiables.

J’avance donc au feeling en comptant sur mon intuition et sur le hasard pour me faire vivre des expériences uniques.

Un peu frustré par plusieurs jours à avaler de nombreux kilomètres, je repère sur la carte un lac qui doit me servir de base de bivouac et de repos pour une journée. Je m’avance sur une piste caillouteuse à l’arrière d’une ville dans une zone volcanique. Je commence par croiser un camion tout terrain conduit par des allemands. Il s’agit des premiers touristes que je croise depuis le début. Il m’indique la présence de camps pour touristes dans la zone où je souhaitais m’installer. Je croise ensuite plusieurs groupes successifs qui m’indiquent tous la même destination, un touriste camp à quelques kilomètres. Ce n’est pas exactement ce que j’étais venu chercher en prenant cette route, mais le hasard m’a conduit vers des douches chaudes et des prises électriques. Après avoir négocié le prix, je m’installe pour 2 jours dans une yourte personnelle au bord du lac de Terkhiin Tsagaan et ses eaux aux reflets de miroir. Un vieux Genevois me dit trouver le confort précaire à cause des sanitaires collectifs et de l’étroitesse des yourtes. Moi je dis c’est grand luxe!

Je retrouve la solitude les jours suivants, les forêts se font plus nombreuses et prennent un jaune automnale. Je croise un renard aux grandes oreilles en bord de route. Il se baisse, rase le sol d’instinct pour échapper à mon regard, puis disparaît dans les herbes hautes qui tapissent la steppe à cet endroit. Petit bonheur matinal.

Au passage d’un col à 2500m, une famille mongole réalise des prières autour d’un monument bouddhiste, un amas de pierres surplombé par des lances et des petits drapeaux. Ils font des tours dans le sens des aiguilles d’une montre puis réalise des offrandes comme du lait ou de l’argent. J’en profite également puisqu’ils m’offrent avant de partir de la saucisse, du raisin et du jus d’orange. Non pas parce que je suis devenu une divinité bouddhiste, mais en application de l’altruisme qui est une valeur pilier de cette religion.

Sur la route je m’efforce d’avancer plus vite que l’orage qui me rattrape malgré le vent de dos qui pousse, cela donne un challenge et une intensité à ma journée. Au lieu de ce combat fictif pour un orage qui ne viendra jamais, je rattrape 3 allemandes de 25 ans en moyenne. Elles font le voyage à vélo depuis le Kirghizstan et n’ont pas vu une douche depuis très longtemps. Nous sympathisons et passons la soirée ensemble derrière un vieux bâtiment laissé à l’abandon. Leurs mains sales préparent le riz agrémenté de choux et de carottes. Je m’occupe de la cuisson. Nous continuons notre route séparément le lendemain, nos rythmes et notre manière de voyager étant bien différente.

Dans la descente d’un col je fais une pointe à 81km/h, et viens m’écraser 40Kms plus loin sur un col en terre à 10 % qui marque l’entrée dans la ville de Tseterleg. Je retrouve des backpackers dans un guesthouse à l’européenne, une danoise abandonne négligemment ses pommes de terre dans son assiette, une française demande un repas sans gluten. Une association française menée par des parisiennes fadasses, le genre qui a du mal a arrêté la clope mais qui compense par des jus détox bio, veut enseigner aux mongoles à manger des fibres, c’est bon pour leur transit.

A Kharkhorin, je visite le monastère bouddhiste d’Erdene, impressionnant avec ses 108 stuppas qui lui servent d’enceinte (108 est un nombre sacré pour les bouddhistes). Une partie du monastère a été détruit pendant la période communiste et de nombreux moines ont été exécutés (merci Staline!). Les parties restantes sont d’un détail et d’un raffinement saisissant. La ville a été la capitale de l’empire mongole avant pékin au 13ème siècle, il ne reste rien de cette période.

La prochaine ville sera celle de Oulan-Bator, dans 4 jours, distante de 360km. Mon itinéraire traverse la région du semi-gobi, une étendue de dunes de sable saharienne longue de 80km et large de 5km. En m’approchant de la zone, je sors de la route au hasard et rencontre vite une surface de sable qui me stoppe. C’est le prix à payer pour camper dans les dunes ; pousser mon vélo de 40kg dans le sable fin pendant plus d’une heure pour couvrir une distance modeste de 500 mètres. Mais j’ai trouvé ce que je recherchais, des dunes de plusieurs mètres de haut à perte de vue, et la solitude fictive d’une nuit dans un désert infime.

Au bruit du craquement des grains de sable dans les bagues de mes objectifs photos, je comprends qu’une longue séance de nettoyage sera nécessaire. En attendant, je parcours les arrêtes des dunes au couché du soleil et observe le jeu des corbeaux dans le sable.

De retour sur la route, j’ai le coup de pédale léger. Les plus grandes difficultés sont derrières moi, et malgré un rayon de ma roue arrière cassé, le retour à la capitale ne devrait pas poser de problèmes. Je décide alors de rallonger ma route pour faire un croché du côté du parc de Hustai et ses chevaux sauvages les Takkhis. A 90km d’Oulan-bator sur la route principale, je prends à droite sur une piste sablonneuse et je m’enfonce dans les collines qui me séparent du parc national. Après 7 km à galérer sur une piste sablonneuse, je comprends que je n’y arriverai pas. Je m’enfonce, et j’avance trop lentement pour couvrir les 30km jusqu’au bivouac souhaité. Je décide de m’arrêter chez une vieille dame qui est seule avec ses chevaux et ses brebis.

La yourte qu’elle m’ouvre à quelques pas de la sienne, est couverte de broderies avec des dessins pour enfant. Sa vieillesse et sa solitude contraste avec le côté enfantin du lieu. En observant les photos en noir et blanc, je comprends que le mari est mort et que les enfants ont grandi et sont partis. Quand je lui demande avec des signes si elle est seule à vivre ici, ses yeux se teintent de larmes au dessus d’un sourire indéfectible.

Au soir, la nuit et le froid tombent sur nos habitations, j’entreprends de ramener mon assiette et mes couverts à sa yourte. Je la trouve endormie sur le côté une capuche sur la tête pour se prémunir du froid. Je l’entendrai se lever une heure plus tard dans la nuit pour s’occuper de ses brebis et attacher ses chevaux.

Le matin, elle entre brusquement dans ma yourte pour m’apporter un petit déjeuner. A l’ouverte de la porte je découvre avec enthousiasme la neige qui s’est déposée autour de nous. Il fait un froid glacial. L’hiver est arrivé en Mongolie en une nuit.

Je reprends la même piste que la veille qui est devenue boueuse, je la salue auprès de ses chevaux et affronte un vent sibérien jusqu’à la route principale.

Cette dernière journée de vélo est un enfer. La pluie alterne avec la neige. Un fort vent de côté me déstabilise. Le trafic est devenu important en me rapprochant de la capitale et les camions me frôlent à toute vitesse. Les vortex qu’ils créent à leur passage m’aspirent contre eux d’une manière effrayante. Je suis trempé et froid, et la descente sur Oulan-bator est interminable. La pluie fouette mon visage au point que j’ai du mal à ouvrir les yeux. En s’approchant de la ville le trafic est de plus en plus fort et les flacs de plus en plus importantes. Je dois slalomer pour ne pas passer dans l’eau et jouer des coudes avec les voitures et les camions qui n’ont que faire de moi.

C’est clairement harassé que j’arrive sur la place Sukhbaatar face à la statue de l’empereur mongole Gengis Khan. Mes muscles secs et mes os saillants font pale figure face à sa silhouette immense et enveloppée, mais en point commun nos regards sont tous les deux tournés au loin vers la Chine à conquérir. C’est la prochaine étape de l’aventure.

En attendant, je suis de retour dans la même chambre d’hôtel blême d’Oulan-Bator, avec l’impression que tout cela n’était qu’un rêve, comme si tout cela n’avait duré qu’une nuit. Je m’endors lasse et incrédule en me repassant le film de ces 3 semaines dans la tête.

Rédigé par Lionel Pourchier

Je vous racontes sur ce site mes aventures dans le cadre des deux projets de voyage que j'ai réalisé : "De l'Himalaya à Paris" en solitaire en 2015, et le "Tour des terres du Pacifique" en 2017/2018 avec mon amie Kinga Jakubowska.

(6 commentaires)

  1. Alors là bravo pour le récit et les images de la situation viennent automatiquement à l’esprit…Surtout après avoir vu les photos que tu as mis sur le site. Petit clin d’oeil sur ta rencontre avec ces gens qui voudraient apporter leur régime alimentaire alors qu’ils devraient prendre les leçons de vie des mongols, pas encore totalement dévoyés par notre mode de vie futile. Merci pour cette évasion et même si cela doit être un peu dur pour toi parfois, c’est un voyage magique pour nous grâce à tes récits. ..Bon courage pour la suite et encore bravo pour ce reportage en live. Alain

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    1. Merci Alain. Ca me fait plaisir que tu aies apprécié. La chine devrait donner également matière à écrire. Ce n’est que le début. Pour notre premier jour de vélo en chine on a eu droit à un traffic routier infernal et des tunnels interminables…vivement le repos des montagnes!
      A bientôt

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  2. Passionnant récit, et quel périple!! J’ai l’impression que la lecture de ces aventures m’a donné des courbatures…
    J’aime bien les histoires des rencontres…comme toujours ce sont elles pour beaucoup qui rendent les voyages uniques
    Bon courage à tous les deux pour la suite!

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